Prose

Entre les oreilles de Beethoven

J’ai rêvé un jour que j’étais la symphonie pastorale avant qu’elle ne naisse. J’étais des notes éparses, des instruments disséminés aux quatre ailes du vent. J’ai vu Ludwig marcher dans la nature. Ses larges pas, tel un géant aux bottes de sept lieues, franchissaient rivières, torrents, forêts, montagnes. Puis, de son silence intérieur, les oiseaux printaniers mêlent au ciel leur mélodies. Ils se ravissent à chanter l’allégresse de voler infiniment, de fendre l’air et les nuages. Ils jouent à s’éloigner, revenir. Ils rient de notre pesanteur. Ludwig a déjà la tête dans les nuages, tissant sa chevelure de fils de coton. Un vent doux caresse les premières feuilles naissantes, les bourgeons de velours qui n’osent s’offrir encore à la nouveauté.

C’est l’heure où Ludwig s’est endormi au fond d’un vallon abrité. Même dans ses rêves, les notes continuent à se rassembler et danser. Le ruisseau leur murmure le prochain mouvement, accompagné de la course enfantine des lapereaux. Les fleurs chériront longtemps au creux de leurs pétales l’empreinte de ce grand homme qui a su les écouter.

Ludwig, réveillé par la fraîcheur du soir, reprend sa ballade tranquille. Dans sa tête, les instruments apparaissent et disparaissent comme les oiseaux. Il choisit d’ajouter le rossignol qui l’a séduit tout à l’heure du haut de son chêne. Un orchestre symphonique entre les oreilles de Ludwig !! Celui-ci se nourrit de chaque émerveillement déployé devant lui.

La valse des nuages s’annonce. S’amoncellent de sombres dessins, un grondement pointe son nez froid. La noirceur se zèbre d’éclairs vifs. Ludwig dirige les éléments, les marient aux instruments. Il reçoit la pluie sur son habit avec bienveillance. Après la violence de l’orage, la terre s’honore de ce don du ciel. Ludwig le sait et invente l’hommage que Gaïa lui rend. Les rancœurs, la tristesse, sont lavées. Place est ouverte à d’autres vies, d’autres émotions. Les dernières notes qu’entend Ludwig portent des espoirs. Il ferme les yeux. Je frissonne et remercie à mon tour.

Eveil

Elle s’est lancée il y a quelques semaines, ses deux petites jambes suffisamment fermes pour tenter l’aventure : la goélette tangue encore, surtout dans les virages lorsqu’elle va un peu trop vite ! Une hésitation dans la direction à prendre, un obstacle impressionnant : je la vois vaciller et chuter sur ses jolies lunes rebondies, mais un savant passage à quatre pattes l’entraîne déjà ailleurs.

Prose 2

La prose par Bianca Saury

Je m’émerveille de son enthousiasme à découvrir. Je découvre avec elle. Ses yeux coquins saupoudrent de nouveau mon regard : un papier vole, une balle rouge roule, une araignée sautille sur le mur. Maintenant, elle rit et joue à cache-cache dans les coussins du canapé. Et puis, soudain, gazouillis et babils se taisent ! C’est juste un peu de sable doré fermant ses paupières. Je la regarde endormie, bras et jambes ouverts au ciel. Le lapin de la salopette monte, descend, au gré de son souffle paisible. Je me suspends avec le temps, la douceur m’envahit.

La vie, nue et pleine, comme un astre éclaté et répandu en moi. Des étincelles de feu au cœur de ses jeux, le tambour de l’amour ponctue ses gestes.

C’est moi tout à coup qui tremble sur mes deux grandes cannes lorsqu’elle vient se poser dans mes bras.

Je suis une vieille magicienne, je veille sur tes rêves, petite femme en éclosion. Je l’ai murmuré à l’oreille de ta maman.

Le moine et le colibri

Loin dans la jungle, le colibri vole vite, très vite. Il va visiter maintes fleurs : grâce à son long bec effilé, il pourra y chasser de goûteux insectes.

L’homme marche sur un chemin chaotique, aux cailloux inégaux et accidentés. Son pas précis épouse le sol avec douceur et fermeté.

Soudain, le ravissant oiseau suspend son vol, intrigué par un arbre qui avance : il n’a jamais vu auparavant un tronc couleur safran dépourvu de branches ! « Arbre, de quelle race es-tu ? Je ne te connais pas de pareil !!  ».

« Bonjour, colibri. Je suis heureux que tu te sois arrêté quelques instants : pour la première fois moi aussi, je peux admirer l’éclat de chacune de tes plumes émeraude et pourpre. Je ne suis pas un arbre. Je suis un swami, un moine hindou. »

Mais le colibri ne le croit pas vraiment. Il voit : cet étrange arbre est si calme, si tranquille… Tel un pont entre firmament et humus, il n’a même plus besoin de branches ni de feuilles ni de fruits : il est une clarté qui se suffit à elle-même.

Le swami, ravi, jouit de cette heure envoûtante où l’oiseau-mouche se laisse regarder. La puissance et la grâce avaient rendez-vous ce matin : une perfection simple les unit d’un extrême à l’autre de l’univers. Il aura fallu une éternité pour bâtir cette même beauté les reliant. La sérénité d’un sage a touché l’innocent petit être de plumes.

Leurs routes se séparent : le colibri effleurant la lenteur, a déposé une plume au ciel du swami.

Le paon, la coach et le jardin

Un doux soir d’été

Une coach et un paon au jardin déambulaient. 

Prose 1

La prose par Bianca Saury

Le hasard fît bien les choses :

Au détour d’un buisson de roses

Ils se croisèrent.

La coach prenait l’air

Elle flânait, détendue,

Après une journée de coaching à flux tendu…

Elle admirait l’éblouissant plumage

Tandis que lui-même se pavanait encore davantage.

La coach, bien que se reposant, restait une coach :

Elle entrevit alors pour lui une autre démar(t)che

Et osa lui dire :

« Monsieur Bel oiseau, sans vouloir nuire

A votre majesté, votre port de cou vous devez relever

Et cesser de dodeliner

Afin qu’avec le dindon joufflu

Vous ne puissiez être confondu ! « 

Eh bien, mes amis, le paon écouta la belle

En tournant la tête vers elle.

Il lui répondit dans un langage

Dont je ne puis vous traduire aucun passage,

Mais repartit fièrement

Les yeux rivés à l’horizon de l’étang.

Puisse cette véridique histoire

Vous présenter un tendre miroir,

Vous donner envie

Vous aussi

D’apprendre à écouter un ailleurs

Pour accroître votre beauté intérieure.

Quand les pierres parlent aux pieds

Je regarde la montagne. Je la vois, telle une géante de terre et de pierre. J’entends sa respiration parcourir les arbres et les buissons. Au fur et à mesure que je m’approche de son sommet, je perçois davantage mon cœur à l’unisson d’un chant puissant. Plus j’avance, plus le chemin s’amincit. Lorsque je découvre la magnificence de ce qui s’étend au loin, je deviens si humble et si fière à la fois !

Les milliers de mes respirations depuis le départ ont lavé ma tête, nettoyé mes cellules. Je contemple l’histoire de la terre commencée bien avant moi. Chaque petit morceau de la montagne me semble vivant.

Ces pierres parlent à mes pieds de tous ceux qui les ont gravies : petits ânes chargés, simples bergers accompagnant leurs brebis, amoureux en quête d’intimité, maquisards résistant aux temps de haine infâme… Elles ont reçu aussi l’eau tempétueuse et bienveillante. Le gel s’est immiscé en elles, ouvrant leurs veines.

Tandis que mes pieds les heurtent ou les effleurent, ils laissent une trace infime, imperceptible qui se mêlera aux autres. Que chuchoteront ces beaux cailloux aux êtres qui me suivront ? C’est leur secret. Je suis de passage. Qui pourra dire quel fût mon sillage ?

Tarent’aile

Cela commence par de légers frémissements répondant aux caresses des notes. C’est un appel de sirènes douces et joyeuses : un tendre courant me traverse du dessous des pieds au bout des cheveux…

Au début, cela n’a l’air de rien : quelques gouttes de guitare discrètes, quelques touches d’accordéon. Le tambour les entraîne dans sa ronde fière et hypnotique. Délicatesse et puissance les rejoint : une voix, puis d’autres, le chœur des femmes souhaitent bienvenue à la Femme. Mon sang frappe la cadence, je tourne avec l’histoire du monde. Des hommes, des femmes tournent autour de moi, dans ma tête, dans mon cœur. Le suprême langage des corps enivrés de mouvement. La soif, encore, la soif de grâce, d’expression.

Les jambes mettent leurs ailes, les bras deviennent des oiseaux étranges, les jupes s’envolent. Un rythme sacré naît plus fort que la mort : il transcende chaque être qu’il touche. La petite histoire prend la grande par la main ; je ne vois plus la pièce où je suis puisque l’espace est autre.

Vaincu, mon corps se dissout dans les derniers instants de la fascination. Joie et épuisement résonneront encore longtemps. Les racines chantantes me parlent au long de cette musique du sel, de la sueur, de l’espoir infini des peuples affamés. Leurs yeux sont brillants, leurs silhouettes plantées vers le soleil. Le vin et la vie coulent accompagnés des saisons.

Il y aura toujours du bois, des cordes pour célébrer la danse.

Un sentier

Ecoute, écoute !!! Une envie vient de frapper à ma porte ! Elle est timide. Si je ne lui ouvre pas, elle n’osera pas prendre sa place. J’accepte de la laisser entrer, de goûter sa compagnie. J’observe sa forme, sa couleur. Je la regarde de tout près, afin de mieux la connaître. Et si c’était un besoin ? Et si c’était un désir ?

Prose 3

La prose par Bianca Saury

Ca y est ! Je l’ai prise par la main : je me demande ce que je vais mettre en œuvre pour l’honorer. Un sentier s’est inventé de mon oreille intérieure à mon cœur. A présent, il accède à ma gorge. Une étape du voyage difficile, parfois, celle d’exprimer sa demande à l’autre… Je la laisse couler, comme une eau tranquille, sans enjeu.

C’est un grand bonheur, le oui qui accourt, un ballon coloré !

Semblable à une corolle, je ne sais plus que recevoir le miel qui m’est offert après l’avoir suscité.

Victor me regardait

Auguste Rodin était fasciné par l’immense Hugo. Il lui avait dédié une sculpture-hommage. Afin de s’approcher au plus près du souffle vital de Victor, il avait dessiné son visage de cent façons. Sa plume a dansé sur le papier. Son burin a frappé le marbre. Il a aussi façonné le plâtre.

A cent ans de là, j’admire la beauté fulgurante de ces œuvres de Rodin. Je m’arrête, happée par un regard. Les yeux du poète de bronze sont profonds, habités.

Comment le sculpteur a-t-il pu capter, puis entretenir cette petite flamme qui vient à présent réchauffer mes sens au feu du génie créateur ? Les mains d’Auguste savaient reconnaître l’âme présente dans le minéral, l’apprivoiser pour lui donner une nouvelle forme appréhendable.

Transcendant les apparents clivages entre la pierre et l’homme, il parvient ainsi à tracer cette reliance mystérieuse entre eux, à la rendre visible pour nous, qui avons oublié que nos os sont parcourus de veines minérales.

En moi, la roche m’entraîne vers une respectueuse immobilité tandis que je contemple la sublime rencontre de deux êtres inspirés.

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